Comment fonctionne le monde du livre

La polémique soulevée par la décision de Samantha Bailly, dont j’ai parlé dans mon dernier article, ne constitue finalement qu’un tout petit pan de ce qui se passe actuellement dans le monde du livre. Certaines remarques, lues ici et là, m’ont décidée à faire mon petit retour sur le sujet, du point de vue d’une autrice. Nous allons parler de constats, de faits… Et peut-être de pistes à suivre.

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1. Un auteur, ça doit manger aussi

Ça, c’est le constat numéro 1. Il m’est venu après avoir lu, dans les commentaires de certains articles de blogs ou de réseaux sociaux, que des gens s’offusquaient que les auteurs n’écrivent plus juste pour célébrer la gloire de l’imaginaire, mais aussi pour gagner de l’argent. Ce qui les transformait en vilains capitalistes.

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Soit.

Gagner de l’argent, ce serait donc mal. Et après tout, il y a peut-être du second degré dans ce commentaire. Sauf que, quand les libraires se plaignent que Samantha Bailly, en s’auto-éditant, notamment sur Amazon et pas uniquement (comme n’importe quelle maison d’édition, rappelons-le), leur fait gagner moins d’argent, ils ne se posent pas la question de savoir pourquoi elle le fait.

Tout simplement parce que, comme le mouvement #PayeTonAuteur l’a souligné, il devient de plus en plus difficile de vivre en tant qu’auteur. Chaque jour, des auteurs décident d’arrêter, parce que les conditions deviennent impossibles pour eux.

Rappelons-le : il y a moins d’argent pour les livres, donc tout le monde a du mal : auteurs, éditeurs, libraires. Et même si on veut tous travailler ensemble (quand ça se passe bien), chacun doit aussi penser à son propre estomac.

Parce que, oui, écrire la nuit après une journée de travail et après s’être occupé de ses enfants, ce n’est pas vraiment la meilleure manière de pouvoir produire un chef-d’œuvre.

Or, d’un simple point de vue biologique, un être humain a besoin d’un certain nombre d’heures de repos, mais aussi de nourriture. Et, de préférence, d’un toit sur la tête. Dans ces conditions, peut-on en vouloir aux auteurs de vouloir gagner leur vie avec leurs écrits ? Et de chercher les meilleurs solutions pour y parvenir ?

Rappelons que si vous voulez avoir des livres à lire, voire un peu d’art et de fiction autour de vous, il faut bien le financer (à votre bon cœur, m’sieurs dames).

Et : non, il n’y a pas plus de raison qu’un auteur ou une autrice produisent gratuitement que de raison de vous fournir du pain à domicile tous les jours sans que vous ne le payiez. Dans les deux cas, il y a un travail derrière. Qui doit être rémunéré. Ce ne devrait même pas être sujet à débat.

2. Les autrices et auteurs ne gagnent plus assez de sous, mais pourquoi ?

Ah, là, on va commencer à parler chiffres. C’est dangereux les chiffres, on peut leur faire dire n’importe quoi selon la manière dont on les regarde. Et selon ce qu’on oublie de dire à leur sujet aussi.

Ainsi, il existe plein de graphiques qui expliquent quelle part du prix de livre va à toutes les parties.

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Sauf que ces chiffres ne comptent pas les charges de chacun, un éditeur, un imprimeur ou un libraire fait aussi vivre d’autres personnes, etc.

C’est comme les chiffres de ventes des livres. On a vu dans mon article précédent que le Syndicat National de l’Édition signalait qu’il y avait (un peu) moins de livres vendus ces dernières années.

Entre 1 et 2 % de moins, cela semble ridicule, n’est-ce pas ?

Ce que ces chiffres ne disent pas, c’est qu’il y a aussi plus de livres différents produits. Et que donc, proportionnellement, les auteurs de ceux-ci gagnent moins qu’avant.

Allez, je vous fais un petit calcul, tout simple :

S’il y avait avant 100 livres imprimés, pour 10 titres différents, chacun vendus à 10 €, et que les auteurs de ces derniers gagnaient 10 % de droits d’auteur (ce qui arrive rarement, mais passons), l’auteur d’un livre gagnait donc : 10 % de 10 ventes, soit 10 €

Maintenant, il y a toujours 100 livres imprimés, mais pour 20 titres différents. L’auteur ne gagne donc plus que 10 % de 5 ventes, soit 5 €.

Alors que les éditeurs, les imprimeurs et les libraires, eux, gagnent toujours la même somme, puisqu’ils ne sont pas tributaires d’un seul titre. Oups.

C’est très bien, pour les lecteurs, qu’il y ait du choix. Mais les libraires ne peuvent plus tout présenter, les lecteurs ne peuvent plus tout lire… et les auteurs gagnent moins qu’avant.

3. Que va-t-il se passer pour les auteurs si rien ne change ?

À l’heure actuelle, la situation devient vraiment, vraiment très compliquée pour les auteurs et autrices francophones.

Plusieurs chemins se présentent devant eux :

  • ils font partie des best-sellers, et ça va continuer comme ça pour eux. Tant mieux pour ceux-là, ils ont travaillé aussi pour y arriver.
  • Ils ne font pas partie des best-sellers
    • ils continuent à écrire, quand ils le peuvent. En gardant un autre emploi sur le côté, ou en vivant des allocations. En sacrifiant leur temps libre, leur vie de famille, leur énergie pour continuer à écrire.
    • Ils arrêtent, parce qu’ils ne peuvent plus donner autant d’efforts à un métier assez exigeant (Amélie Nothomb le disait récemment sur France 5 « écrire, c’est aussi épuisant que de courir un marathon »)
    • ils cherchent d’autres moyens de subsister, plus rémunérateurs.

Et c’est ainsi que certains auteurs, en bande-dessinée comme dans le roman, se tournent vers l’auto-édition (qui leur permet de recevoir une part plus importante sur les chiffres de vente de leurs ouvrages). Cette décision n’est pas pour autant facile à prendre, il faut se sentir les épaules de réaliser seul un véritable éditorial, être prêt à assumer le fait qu’aujourd’hui, dans le regard de nombreuses personnes, l’auto-édition reste encore synonyme de mauvaise qualité et est donc décriée. Ce n’est pas évident pour tout le monde.

Il existe aussi d’autres pistes, comme celle du Projet Sillex, qui se proposer de mieux rémunérer les auteurs. On reste là dans un modèle éditorial, avec un livre qui sera aussi proposé aux libraires (mais uniquement ceux qui le demandent) et aux bibliothèques (ne pas oublier les bibliothèques, jamais).

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L’idée est qu’il existe de nombreux coûts dans un livre (le distribuer et le diffuser en librairies, le stocker…) et qu’il faut donc chercher à les réduire afin que les intervenants directs de ce livre en vivent mieux. (soit, cela signifie à dire que l’on va mettre au chômage les stockeurs, les distributeurs et diffuseurs… Mais il y a une réflexion plus large, et aussi écologique, derrière ce projet, que je vous invite à découvrir).

Il existe aussi des initiatives de type mécénat (je vous ai déjà parlé de ma page Tipee. Je ne suis pas la seule autrice à en avoir une. L’art a besoin d’être soutenu aussi).

Le prix du livre ne doit pas être encore augmenté, ce ne sont pas aux lecteurs de payer plus. Je ne sais pas, à l’heure actuelle, s’il existe de solution idéale à ce problème.

Je ne crois pas que la sélection naturelle, qui laissera sur le côté certains auteurs de romans, soit nécessairement la plus pertinente des pistes (car ceux qui resteront sur le carreau ne seront pas nécessairement des écrivains de mauvaise qualité, mais aussi ceux qui auront eu moins de popularité, moins de moyens ou de temps ou de talent pour leur communication. Un livre qui n’est pas extraordinaire peut engranger des millions juste grâce à du buzz, pensons simplement à 50 nuances… Quand d’autres disparaîtront dans les limbes).

Je ne crois pas non plus que l’auto-édition soit l’ennemie de l’édition ou de la librairie. C’est juste une autre forme d’artisanat (vous savez, comme vous pouvez acheter votre bol en série dans un supermarché, ou fait à la main par un artisan. Les deux ont leurs qualités et leurs défauts. Aucun n’est critiquable. Enfin du moment que la production est un minimum éthique, et qu’elle respecte des règles de base pour offrir des produits conformes à vos attentes, mais ça c’est un autre débat).

Ce que je sais, c’est qu’il faut une bonne dose d’optimisme et, même, d’une certaine forme de foi, peu importe où elle se place, pour écrire aujourd’hui. Et que nous, de l’autre côté de l’écran, nous continuons, pourtant.

Ce que je défends aussi, c’est le droit pour chacun de mener ses expériences, tant que c’est dans le respect des autres. Et que les volées de bois verts et les volets qui se claquent, sans laisser aucune place au débat, ne serviront à personne.

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