Une table ronde avec des autrices

J’ai eu l’occasion d’assister à une table ronde avec Valentine Goby et Charlotte Bousquet. Une rencontre très intéressante dont voici la retranscription (forcément partielle tant les échanges étaient riches). Elles y parlent de la création, de leur position en tant que femme et de la littérature jeunesse.

Comment choisissez-vous vos sujets de romans ?

400px-Paris_-_Salon_du_livre_2012_-_Valentine_Goby_-_001Valentine Goby : « Depuis mes deux premiers romans, j’écris beaucoup avec l’Histoire en toile de fond, et toujours avec des personnages réels. j’essaye de les rencontrer physiquement quand je peux. Quand il n’y a pas de documents, il faut des témoignages, de la parole. Il existe une histoire collective sur laquelle le scénario de mes personnages vient s’adosser.

Il y a plein de façons de rencontrer les gens, c’est souvent imprévu d’ailleurs.

On ne décide pas d’entrer dans un sujet, ça correspond à une recherche personnelle, c’est aussi une rencontre avec soi.

Charlotte_Bousquet_-_Vendredi_-_Utopiales_2015_-_E96A1022Charlotte Bousquet « Le travail varie pour chaque roman. C’est rarement des rencontres physiques, plutôt avec des journaux, des thèses, des obsessions du moment.

Je suis très timide, alors je ne vais pas nécessairement à la rencontre des gens. Par contre je lis beaucoup, des essais, des textes sur Gallica.

Le rapport à l’autre et la différence sont des thèmes qui me suivent depuis ma thèse, de même que la manière dont on peut basculer dans la violence. Qu’est-ce qui fait qu’on accepte l’inacceptable ou au contraire qu’on se rebelle ?

Plus j’apprivoise l’écriture, plus j’acquiers de la confiance en moi, plus je me lâche. J’arrive à livrer des choses personnelles maintenant dans mes livres.

Notre matière première, c’est aussi nous-mêmes, y compris nos parts d’ombre.

C’est aussi ce qui rend nos personnages authentiques. Quand j’écris, j’essaie de me mettre dans la peau de mes personnages, de suivre leur logique, pas la mienne. »

Valentine Goby « Je considère l’écriture comme de l’archéologie intime. Le fait d’aller vers l’autre soulève des strates que l’on avait oubliées. Pour moi, c’est la matière même de la littérature. Je découvre que l’autre est en moi, je m’agrandis par l’écriture.

Les personnages me disent des choses de moi, qui me raccordent à une humanité plus vaste. Ca me donne plein d’énergie, je suis pleine de possibles non réalisés. Ca me donne aussi d’autres appartenances.

A travers l’écriture, je traverse des expériences que je ne vivrai jamais, mais qui réveillent des choses en moi, comme chez les lecteurs.

La lecture est d’ailleurs un travail de co-écriture.

La littérature crée des terrains où nous pouvons nous rencontrer, comme jamais dans la vie réelle. »

Vous vous revendiquez en tant qu’autrice. Etes-vous féministes ?

Charlotte Bousquet « je suis féministe, pas « du féminin ». Je m’attache à la liberté de choisir son genre.

Qu’est-ce que l’on en a à faire du sexe de l’écriture ? Par contre, auprès de certains éditeurs, en tant qu’homme, on a moins de mal à défendre ses droits. »

Valentine Goby « c’est compliqué le mot féministe. J’aime bien le mot « égalitariste » et l’idée que ce n’est plus intéressant de faire une différence.

Je ne veux pas avoir à justifier d’une voix féminine. Je n’ai pas envie de soumettre la littérature à quoi que ce soit d’autre que mes propres envies. Je n’écris pas pour dénoncer, mais je suis une femme, donc ça nourrit mon travail. »

Vos personnages vivent souvent des trajectoires personnelles, mais aussi des déplacements physiques…

Valentine Goby «  Quand on quitte, quelque chose ou quelqu’un, on se métamorphose. On accomplit ce qui fait notre singularité.

La vie est une somme d’expériences terrifiantes. Qu’est-ce qui fait que certains tiennent debout malgré les tragédies, comment on s’en nourrit… ?

S’il y a une raison fondamentale pour écrire, c’est pour vivre plutôt que pour mourir.

Cette question de savoir pourquoi on reste debout, on la retrouve dans les déplacements, le mouvement, la rencontre de l’autre. »

Charlotte Bousquet « Mes personnages ont besoin de s’accomplir. Le côté nomade et l’errance rejoignent mon goût pour les grands espaces. J’aime bien qu’on me foute la paix !

L’écriture peut être considérée comme une manière de partir et de revenir. On part avec ses failles, on grandit et on apprend des choses en écrivant, puis on revient. »

Que pensez-vous de la littérature Young Adult ?

Charlotte Bousquet « La littérature Young Adult, c’est d’abord du marketing américain pour vendre des romans aux 15 – 30 ans. C’est un peu plus rock’n’roll, plus violent parfois. C’est une littérature qui permet de dépasser certains problèmes. On peut y aborder tous les sujets et c’est un espace de grande liberté.

Le côté marketing a depuis été complètement dépassé par le côté création ».

Valentine Goby « c’est un fléchage fait par les éditeurs. Pour certains d’entre eux, les romans jeunesses ne sont pas des vrais romans. D’où des a-valoir moins importants, des droits d’auteur divisés par deux, une déconsidération de la presse…

Ce que nous faisons est un métier d’art et de création qui mérite la même considération que la littérature adulte. »

 

 

Charlotte Bousquet vient de sortir le roman graphique Barricade et deux nouveaux romans devraient voir le jour chez Mnémos en mai, et dans une nouvelle collection chez Gulf Stream.

Valentine Goby travaille sur un roman adulte et des romans courts jeunesse en parallèle.

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Comment appeler une femme qui écrit ?

Comment appeler une femme qui écrit ?

Oubliez tout de suite le « hep, m’dame, z’avez un 06 ? ». Ce n’est pas ainsi qu’il faut appeler une femme qui écrit. Ni une qui n’écrit pas, d’ailleurs, mais ce n’est pas le sujet de cet article.

Maintenant que je commence à avoir quelques livres à mon actif, que j’ose de plus en plus me légitimer en tant que « personne qui écrit », j’ai eu envie de me pencher sur l’appellation liée à cette activité.

Depuis toute jeune, j’ai toujours eu du mal avec le mot « écrivain », ou « écrivaine » si on tentait de le mettre au féminin. Il devait bien y avoir d’autres solutions…

femme qui écrit autrice

Les femmes qui écrivent, rejetées par la langue française

À l’heure actuelle, et dans l’oreille de beaucoup de gens, il n’existe pas réellement de mots pour désigner, de manière claire et admise par tout le monde, une femme qui écrit des livres.

Au mieux, il y a « romancière », que j’aime beaucoup aussi et que certaines adoptent. Mais dès que l’on tente de proposer autre chose, on fait face à un tollé général. Auteure n’est pas joli, autrice ne semble guère mieux pour certains… Pourquoi ?

Les femmes ont toujours écrit. Toujours. Depuis l’Antiquité, il y a des femmes qui ont posé leurs mots sur le papier. À l’époque, il y avait des mots pour les désigner, comme auctrix, un féminin de auctor. Très vite, pourtant, les hommes ont tenté de faire disparaître cette appellation.

Le mot a plus ou moins réussi à résister au long de l’Histoire (je vous invite à lire, sur ce sujet, l’étude d’Aurore Evain, très complète) mais il a fini par disparaître quand l’Académie française, constituée d’hommes, a construit les premiers dictionnaires.

Au revoir les autrices, de toute manière, vous êtes minoritaires, pourquoi voudriez-vous un mot rien que pour vous ?

femme écrivain minorité

La parité en écriture ? Pourquoi ?

D’après le rapport 2015 de la BnF, la parité est encore loin d’être établie dans le milieu de l’écrit. Les femmes ne comptent que pour un tiers des auteurs de textes, ne rédigent que 17 % des préfaces et postfaces de livres, que 20 % des ouvrages scientifiques… Il n’y a que dans la littérature jeunesse qu’elles arrivent à s’imposer : 63 % des livres seraient d’une plume féminine.

repartition homme femme edition 2015

Avouez que cette répartition est un peu étrange, non ? Comme si, plus ou moins inconsciemment, les femmes restaient cantonnées à l’éducation des enfants, et pas aux univers plus sérieux.

Si on y ajoute les polémiques récentes sur le nombre de femmes citées au Goncourt ou pour les festival BD d’Angoulème, il y a une vraie question de représentativité qui se pose…

Est-ce que ce partage vient des femmes elles-même ou des éditeurs ? Difficile de le savoir. Surtout que je pense que cette démarche n’est pas calculée le moins du monde.

Et que je ne suis pas non plus pour établir un quota réglementaire de noms d’auteur féminins sur les tranches des livres.

Mais c’est peut-être aussi parce que les femmes sont plus présentes dans l’édition jeunesse qu’elles comptent également parmi les plus nombreuses à se revendiquer en tant qu’autrices.

Autrice ? C’est quoi ce mot étrange

Je l’avoue, la première fois que j’ai lu le mot « autrice » (je ne l’ai encore jamais entendu prononcer à voix haute pour présenter quelqu’un), moi aussi j’ai tiqué. À peu près une demie-seconde. Je me suis dit ensuite « pourquoi pas ? C’est un mot qui a sa logique. ». Puis j’ai lu l’article de Audrey Alwett sur le sujet et j’ai décidé de clairement revendiquer ce mot.

Oui, je suis une autrice et j’en suis fière. Parce que, n’en déplaise à M. Pivot, il n’est pas plus flatteur d’être comparée aux hommes qu’aux femmes.

pivot autrice

Certaines des plus grandes plumes de l’histoire sont féminines. Et ce serait bien qu’elles puissent être représentées en tant qu’autrices, et pas uniquement en tant que sous-segment du monde des auteurs… masculins.

Tout ça, c’est encore une histoire de féminisme…

Aujourd’hui, si on dit qu’on est autrice, on est aussi cataloguée comme féministe. Ce qui prouve bien qu’il y a un malaise dans notre société si l’on estime qu’un métier ne peut pas être féminisé.

Il y a des autrices, comme des factrices, des actrices, des institutrices… C’est ainsi que notre monde est.

Alors oui, si estimer qu’une femme a autant de droits qu’un homme (et réciproquement), c’est être féministe, je le suis.

J’ai longtemps pensé qu’à notre époque il n’y avait plus besoin de féministes. Pour moi, l’égalité était acquise et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas. Et cette polémique autour d’un simple mot englobe une réalité beaucoup plus complexe.

Pour ceux qui s’interrogent encore sur la question du féminisme et de son implication actuelle, je vous invite à (re)voir cette intervention d’Emma Watson.

Maintenant, vous savez pourquoi je dis autrice en parlant de moi. Parce que c’est ce que je suis et que c’est le bon mot pour le dire.